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ÉDITO
Nous qui sommes si proches de la chair, de la sueur et de l’autre.

Nous qui cherchons constamment à émaner par l’entremise des interactions et des contacts humains, nous sommes ici devant cette impasse planétaire, soustraits de notre acte originel.  Nous devons nous poser, repenser, nous questionner.  La vitesse grand V par laquelle nous avons cultivé le monde, cherché les honneurs et l’émancipation artistique nous ramène ici, là où tout a commencé, dans l’intimité de notre corps, et de notre maison. Confinés chez nous, prenons ensemble le temps de voir, de regarder d’autres possibles, de se tourner vers ici, vers ce qui est près de nous.  Lorganisme se pose aujourd’hui pour vous partager l’intérieur de nos maisons, ce que nos esprits tricotent, ce à quoi nos journées ressemblent.  Comment nos tissus intérieurs se meuvent entre le personnel et l’artistique, entre nos humbles ambitions et notre nouvelle réalité.  En cette période anxiogène, mais porteuse de profondeur, nous espérons repenser et prendre soin de notre écologie, nous souhaitons une plus grande valorisation du local, car oui, nous artistes de la danse, alimentons également ce gouffre de la mondialisation.  Que cette période, par les manques qu’elle dévoile, manifeste l’unicité de notre pratique et nous ramène vers une plus grande solidarité.

 

ANNE THÉRIAULT
Actuellement. Je regarde les plantes pousser. Je suis témoin de leur lente évolution. Le printemps est arrivé, elles le savent, elles le célèbrent. Je le constate. Je souris.

Je suis au ralenti. Je tente de garder le cap comme je le peux…sans trop de réussite. Et c’est tant mieux je pense, quoique le sentiment de culpabilité cogne souvent à mon esprit, bah c’est ainsi. Je regarde les plantes, je souris, et nostalgie.

Je pense que j’apprends d’autres trucs. Je parle beaucoup à ma maman. Au fils du temps, elle m’apprend des choses, des techniques, des secrets de la cuisine familiale, riche territoire et héritage culturel du bas du fleuve. J’en apprends sur ma grand-maman, c’est précieux.

Et je me sens aussi comme une étudiante parfois. Je prends des notes à la main. J’assiste à des conférences web sur la permaculture. Je souris. Ça me fait réfléchir et rêver autrement.

Je m’ennuie. Je m’ennuie des gens, des brillances humaines qui font partie de ma vie. J’ai hâte de serrer dans mes bras, de toucher, de sentir. Je souris. Nostalgie du futur.

 

AMÉLIE RAJOTTE
Je vis ce confinement comme un deuxième « congé de maternité », qui n’en est pas vraiment un car je dois terminer ma session au Cégep à distance. Je travaille donc de la maison à temps partiel comme enseignante et à temps plein comme maman d’un petit garçon de bientôt 1 an. J’en profite quand il dort pour manger, répondre à quelques courriels, travailler ou bouger un peu. Mon chum travaille aussi de la maison à temps plein. Notre quotidien familial est intense et parfois stressant, mais on commence à trouver un rythme commun. Malgré tous les aspects négatifs générés par cette pandémie, je dois avouer que le confinement me permet de passer plus de temps avec Albert à une étape où il évolue très rapidement.

Du côté de ma pratique artistique, cette situation est plus qu’inspirante. Le projet, sur lequel je travaille avec ma sœur depuis 2017, questionne notre rapport à l’environnement. Plus précisément, comment serait notre relation avec la nature si celle-ci venait à disparaître? Peut-on vivre cette relation via un dispositif numérique, un souvenir, par la force de l’imagination? Ce projet propose une méditation sur l’impermanence des espaces verts ainsi que sur la relation aussi nécessaire que fragile qui nous unit à eux. Alors en ce moment – entre Albert, le travail, les demandes de subventions, le ménage, le lavage, les repas – je médite sur cette question plus que pertinente. La nature n’a pas disparu, mais elle est moins accessible et je suis convaincue au fond de moi que l’humain disparaîtra bien avant elle.

 

SÉBASTIEN PROVENCHER
Conserver un semblant de routine à cause de son chum qui aime se lever à 6h30 tous les matins. Tenter de bouger, de rester en forme en naviguant entre les multiples options offertes en ligne par nos collègues danseurs(ses)/entraîneurs(euses) , en évitant de sauter pour ne pas créer une écoeurantite chez les voisins d’en-dessous. Lire beaucoup trop d’articles tous les matins et suivre les points de presse quotidiens. Chercher à rester créatif autrement en réinventant le décor de l’appartement, en faisant de la photo, du dessin, de la couture. Trouver que son nouveau quotidien n’est pas si loin de ce qu’on connaît quand on continue toute les tâches administratives liées au métier de chorégraphe.

 

CAROLINE LAURIN-BEAUCAGE
Cuisiner 3 repas par jour. Penser à ces femmes et mères qui étaient à la maison à temps complet avec leurs enfants. Lire Deleuze, lire sur la causalité du temps et tenter d’articuler un projet sur la perception du temps pendant le Covid-19; terminer une session à temps complet à l’université. Se retrouver trop souvent sur les réseaux sociaux et lire de multiples articles sans les terminer. Cohabiter à quatre dans 750 pieds carrés, se coller, s’aimer, se sentir étouffée. S’entraîner comme on peut grâce à Studio Set. Malgré tout la sensation qu’un dimanche ressemble toujours à un dimanche.

 

SOVANN ROCHON-PROM TEP
Je prends le temps de respirer. Je m’accorde enfin des nuits assez longues pour correspondre aux recommandations canadiennes sur le sommeil. J’ai recommencé à écouter des séries, ce que j’avais arrêté de faire depuis que les antennes « oreilles de lapin » sont désuètes au Québec. J’ai déménagé plusieurs fois. Je mange des repas complets et variés. Je m’entraine un peu. Malgré les petites vagues d’anxiété devant l’incertitude du futur, je passe beaucoup de temps à constater ma chance. En cette période, je me sens étonnamment privilégié de vivre avec peu. La sécurité de n’avoir presque rien à perdre…et d’avoir gagné suffisamment d’argent l’année passée pour profiter de l’aide gouvernementale. Malgré les mesures exceptionnelles déployées pour aider la population, je garde une pensée pour les plus démunis qui sont encore laissés pour compte. On n’est pas tous dans le même bateau.

 

SYLVIE LAVOIE
Après une première semaine occupée à gérer les annulations et les reports et à tenter de me convaincre que « ça va bien aller », constater que mon milieu a pris tout un coup mais être convaincue qu’il saura se relever et se réinventer. Je travaille, je tente de rattraper tout ce qui se trouvait déjà sur mon bureau et se faisait repousser sans cesse aux calendes grecques faute de temps, tout ça avec un cerveau qui semble fonctionner à moitié; avec une capacité de concentration amputée, j’avance lentement, mais au moins j’avance. Également se réhabituer à la vie familiale, avec notre grande fille qui a dû quitter sa résidence étudiante à Ste-Thérèse pour terminer sa session de la maison. Accueillir également son amoureux sous notre toit, afin qu’ils puissent continuer de se voir, et être inquiète un peu, tout le temps, puisque les deux travaillent en épicerie, avec les risques que cela comporte et les comportements déplacés de certains clients. Apprendre la tolérance et la patience, se rapprocher de sa cellule familiale élargie et penser qu’au final, il y aura tout de même eu des points positifs à cette situation. Tenter de mettre le focus sur ceux-ci et d’imaginer de quoi l’avenir sera fait.

 

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